L'histoire du Vieux Fort de Chausey illustre à merveille ces vicissitudes. Construite en 1559, la forteresse fut plusieurs fois détruite par les Britanniques, notamment en 1694, rebâtie en 1738, une nouvelle fois incendiée en 1744, venant à bout de la patience de Pénélope des autorités militaires de l'époque. Abandonné pendant près de 200 ans, le Château fut finalement restauré entre 1922 et 1924 par le constructeur automobile Louis Renault… Entre temps, Napoléon III, qui n'entretenait pas, lui non plus, les meilleurs rapports avec l'Anglais, avait fait édifier, en 1866, un fort Vauban non loin du phare. Déclassé dès 1906, le bâtiment connut lui aussi des fortunes diverses – et abrite aujourd'hui dans ses casemates des familles de pêcheurs.
Cette galerie des ancêtres, pour le moins dissipée et à forte coloration militaire, a par ailleurs connu quelques civils originaux. Au cours du temps, pirates saxons, corsaires, contrebandiers, fermiers utopistes, aubergistes véreux, moines solitaires, savants fous, industriels grisés par ce royaume miniature et propriétaires successifs ont foulé le granit chausiais, tous persuadés de savoir ce qu'il fallait faire de ce paradis oublié des hommes – ils n'ont laissé que des récits où se mêlent des passages secrets, des minis-révolutions, des luttes de pouvoir, des élevages voués à l'échec et des plans d'usine marémotrice coupant la baie du Mont-Saint-Michel en deux… Aujourd'hui, les dix ou douze habitants qui peuplent Chausey en hiver – ils sont environ 400 l'été – rêvent à d'autres utopies : la réouverture d'une école, un peu plus de bouquets dans leurs casiers, la création de quelques emplois de proximité – bref, de pouvoir simplement continuer à vivre sur leur île…